Mon Aïkido avec NISHIO Sensei, par Paul Müller

NISHIO Sensei : un élève direct de O Sensei UESHIBA Morihei et un grand expert.

Une grande partie de mon Aïkido actuel est due à NISHIO Sensei. Je l’ai rencontré la 1ère fois en 1986 et n’ai plus quitté son enseignement jusqu’à sa disparition le 15 mars 2005 à l’âge de 77 ans. C’est un très grand expert du monde des Arts Martiaux qui nous a quittés en 2005. Mais c’était aussi un très grand homme, simple, élégant, affable, très intuitif au sens de l’évaluation de ses interlocuteurs ; aujourd’hui on dirait plus simplement très fin psychologue. Il était considéré par de nombreux autres collègues japonais comme un surdoué pour ce qui touchait les Arts Martiaux. Il excellait non seulement en AÏKIDO, mais aussi en sabre, donc en IAÏDO, discipline dans laquelle il avait été autorisé par la fédération japonaise de Iaïdo à créer son style : l’AÏKIDO TOHO IAÏ. Il était (depuis de longues années) 8° DAN en Aïkido et 8° DAN en Iaïdo mais aussi 7° DAN de Karate et 5° DAN en Judo. Il enseignait déjà au Hombu Dojo Aïkikai de Tokyo du vivant du fondateur, c’est-à-dire avant 1969. Il nous a laissé également de splendides calligraphies.

NISHIO Portrait 1994

SON AÏKIDO :

Son parcourt très atypique a conféré à son style d’Aïkido un caractère extrêmement dynamique, naturel et efficace.

Il y avait dans son Aïkido une grande implication d’atémis de toutes sortes, portés en entrée de mouvement au moment de l’IRIMI ou du DE AÏ, ou durant l’exécution du mouvement, avec les mains, ou coudes mais aussi pieds et genoux. Cela lui faisait dire que dans un mouvement d’Aïkido il était possible de conclure le combat immédiatement ou en 4 ou 5 moments différents durant le déroulement de la technique.

NISHIO Sensei with Tanaka Sensei - 1994

 

Il ajoutait que ces atémis ne devaient pas être portés, sauf nécessité absolue, puisque rappelait-il, le principe même de la discipline créée par Moriheï UESHIBA était de ne pas détruire, mais au contraire de laisser vivre l’adversaire.

 

Le sabre :

Cette attitude fondamentale de compassion, il la rappelait également durant ses cours de Ïaïdo (pratique du sabre japonais en solo) en fustigeant l’image des samouraïs tueurs impénitents.

« La voie du sabre est une voie de compréhension de l’univers et d’unification avec celui-ci ; c’est une voie de création, en aucun cas une pratique de destruction ».

Sa qualité d’expert en IAÏDO a très fortement influencé toute sa pratique. Pour lui il était impossible de comprendre l’AÏKIDO sans la pratique intensive des armes : KEN et JO et surtout la forme la plus noble, la pratique avec un vrai sabre : le IAÏDO TOHO.

La dénomination TOHO veut dire « mise en œuvre du principe AÏKI avec le sabre ».

Nishio Sensei - 1990

 

Il a développé 25 à 30 katas de sabre différents qu’il enseignait régulièrement durant ses stages d’AÏKIDO. Chaque kata est relié à un mouvement d’Aikido et le reproduit avec parfois une similarité étonnante.

Les formes détaillées de ses katas évoluaient cependant sans cesse et ses élèves, même parmi les meilleurs au Japon, avaient du mal à suivre le rythme de création de leur Sensei.

C’est vers le printemps 2001 lors du dernier stage qu’il a dirigé en Europe (au Danemark) qu’il a enfin accepté de laisser une forme stable à son IAÏDO TOHO .

Cette version définitive se résume en 15 katas.

Chaque kata correspond à des situations précises de combat contre un ou plusieurs adversaires.

Certaines de ces formes étaient proches de celles que j’avais eu l’occasion de travailler dès l’âge de 20 ans avec ICHIMURA Senseï. Mais les scénarios étaient modifiés et assuraient une correspondance quasi parfaite avec des mouvements classiques d’Aïkido.

Nishio Sensei - 1990

 

Dans cette version définitive des 15 Katas du IAÏDO TOHO de Nishio Sensei, seuls le premier et le dernier Kata n’ont aucune relation avec des techniques d’AÏKIDO.

Les 13 autres katas correspondent exactement à 13 KIHON d’AÏKIDO pour les déplacements et les mouvements de bras, aux amplitudes près.

Pour le pratiquant d’AÏKIDO qui découvre pour la première fois ces similitudes, c’est une révélation extraordinaire.

 

 

 

Aïkido, Jo et Ken.

Mais NISHIO Sensei a poussé l’unification du travail des armes et celui à mains nues, encore plus loin.

En parfaite correspondance avec les techniques d’Aïkido à mains nues telles que AÏ HANMI SHIHO NAGE Omote , AÏHANMI KOTEGAESHI Omote et Ura, GYAKU HANMI SOTO KAITEN NAGE, IRIMINAGE dans plusieurs formes et bien sûr SHOMEN et YOKOMEN IKKYO Ura et Omote, de même pour NIKYO et SANKYO, il avait proposé des KUMI TACHI (combats à scénarios fixés KEN contre KEN ) ainsi que les correspondants JO- TAÏ- KEN ( bâton contre sabre).

À ces 2 formes aux armes des mouvements classiques d’Aïkido, il en ajoutait 2 autres :

  • Exécution de mouvements d’Aïkido par Tori qui tient un JO avec un Uké qui tente de le contrôler à mains nues, cette forme est appelée JO NO TE BIKI et rappelle le travail en JO NAGE appelé parfois « travail en sollicitation ». Ce dernier type de travail n’est cependant connu dans la plupart des styles qu’avec l’exécution de Kokyu nage.

  • Exécution de mouvements d’Aïkido, Tori tenant un Bokken et Uké tentant par prise du poignet de contrôler le Bokken. Cette forme est appelée KEN NO TE BIKI et n’a pas d’équivalent dans d’autres styles.

5_NISHIO_Tanaka_Jo_tai_Ken_94_1NISHIO Sensei and Tanaka Sensei : Jo tai Ken - 1994

 

La plupart des mouvements classiques d’Aïkido, étaient ainsi travaillés dans les 5 formes : la forme habituelle à mains nues ( en TAÏ JUTSU) , puis Ken – mains nues, puis Jo - mains nues , puis Ken Taï Ken puis Jo Taï Ken.

La plupart des pratiquants français qui se sont intéressés à son enseignement ont découvert ces nouveaux modes d’exécution avec émerveillement soit durant ses stages, soit simplement en regardant les nombreuses cassettes vidéos qui existent de ses passages en France.

La pratique de ces formes offre effectivement une nouvelle approche. Et cette autre vision est un moyen de remise en cause permanent, donc une méthode de progrès dans la discipline.

NISHIO Sensei se plaisait à répéter, autant durant ses stages Europe que dans les dojos qu’il animait au Japon, qu’il tenait pour impossible de comprendre les principes générateurs de l’Aïkido et de pratiquer correctement notre discipline à mains nues si on n’était pas capable de refaire tous les mouvements avec des armes dans ces 5 formes.

14_NISHIO_Paul_Jo_tai_Ken_89NISHIO Sensei and Paul Muller Sensei : Jo tai Ken 1989

 

Au delà de l’aspect distance, vitesse, vigilance et abstraction de l’image mentale qu’on se forme des mouvements, ces modes de travail étaient un précieux outil pédagogique :

- la pratique du sabre renseigne sur l’orientation optimale de la main durant les techniques à mains nues ;

- le travail au JO permet de donner corps au concept de KOKYU RUOKU.

Et surtout, ces formes de travail aux armes illustraient enfin, de façon éminente, le principe central de l’AÏKI : IRIMI.

 

Le PARCOURS de NISHIO Sensei.

NISHIO Sensei est né à Aomori , dans le Nord du Japon le 5 décembre 1927.

Ses débuts au sein des Arts martiaux dès l’âge de 18 ans se sont focalisés sur le judo et le karate.

En judo il fréquente le KODOKAN et en Karate il fait ses débuts dans le dojo de KONISHI Yasuhiro Sensei . Mais étudiant à TOKYO il pratique plusieurs styles : la capitale en reconstruction n’offrait pas un choix immense de dojos.

C’est au printemps 1951 (il avait alors 24 ans), qu’il frappe à la porte de l’AÏKIKAÏ et devient élève de O Sensei Morihei UESHIBA.

Il fréquente alors tous les hommes qui inscrivirent leur noms dans le who’s who de notre discipline : TOHEI Sensei, SAITO Sensei avec lequel il conserva de solides liens d’amitié, OSAWA Sensei , ARIKAWA Sensei, et bien d’autres. C’est avec NAKAZONO Sensei et YAMAGUCHI Sensei qu’il m’a dit avoir ouvert un certain nombre de dojos dans tout le Japon. C’est avec TADA Sensei qu’il rentre le soir après l’entraînement vers la station OKUBO. Il retrouve également TOMIKI Sensei qu’il avait connu au KODOKAN. Il partage d’ailleurs un court moment la vision compétitive de l’AÏKIDO de TOMIKI Sensei mais uniquement pour la formation de jeunes pratiquants dans les lycées.
Il voit aussi de temps à autre SHIODA Sensei qui ne vient plus qu’aux grandes occasions. Il n’est pas UCHI DESHI . Ce sont SUNADOMARI et ARIKAWA qui sont dans cette position à cette époque.

Il se retrouve instructeur à l’AÏKIKAÏ dès les années 60. (Cf. le volume 2 du livre de SAITO Senseï : « Traditionnal Aikido »)

C’est en 1955 qu’il se met à pratiquer le IAÏDO et le JODO. Il s’est mis à ces 2 disciplines pour mieux comprendre et développer son AÏKIDO dans la direction indiquée par O Sensei, qui insistait sur la filiation de son art à mains nues avec la pratique et la voie du sabre.

Compte- tenu de cette motivation initiale, il s’est ainsi astreint à pratiquer de nombreux styles.

Il a eu la chance de pouvoir suivre l’enseignement de quelques grands Sensei 9° ou 10° DAN , tel que SHIGENORI Sano Sensei.

En JO DO il a suivi l’enseignement de SHIMIZU Takaji dans le SHINDO MUSO RYU dojo.

8_NISHIO_Tanaka_Jo_tai_Ken_94_2NISHIO Sensei and Tanaka Sensei : Jo tai Ken 1994

 

Concernant l’AÏKIDO, après la mort d’O Senseï , il décide d’arrêter son enseignement à l’AÏKIKAÏ, mais en conservant de bonnes relations avec la maison mère et des liens étroits avec le second DOSHU , Kishomaru UESHIBA.

Il fait partie du comité des hauts grades de l’AÏKIKAÏ et continue à siéger dans ce comité de 8 SHIHAN parmi les plus anciens et les plus respectés de l’AÏKIDO.

Il n’exerce pas son enseignement en Aïkido et Iaïdo dans un dojo unique, mais il donne des cours régulier dans 4 dojos du Nord de Tokyo et à Yokohama. Il dirige des stages dans de nombreuses villes du Japon mais aussi en Europe, aux USA et au Mexique.

En fait à la lecture de son CV, on pourrait en déduire qu’il était professionnel en arts martiaux.

Il n’en était rien. Il était semi-professionnel. Il avait une position de fonctionnaire au ministère des finances, dans un secteur en relation avec le service qualité de l’imprimerie des billets de banque.

Mais dès sa première visite en France, accompagné de Shigeru SUZUKI (6° DAN), celui-ci nous a fait savoir, que compte- tenu de sa notoriété en Aïkido et en Iaïdo, il n’était pas astreint à une régularité de présence à son travail officiel.

Il avait en fait une grande liberté de son temps tout en conservant sa position de fonctionnaire... « détaché » aux Arts Martiaux en quelque sorte.


6_NISHIO_Paul_Kote_Gaeshi_94_17_NISHIO_Paul_Kote_Gaeshi_94_3NISHIO Sensei and Paul Muller Sensei : Kote Gaeshi - 1994 - Strasbourg

 

 

 

 

 

 

MA RENCONTRE avec NISHIO Senseï.

Le contexte.

Dès mes débuts en Aïkido en mai 1963, j’avais eu la chance de travailler avec des experts japonais de haut niveau : Nakazono Sensei d’abord puis Noro Sensei et dès son arrivée en France en 1964, Tamura Sensei.

Ces 3 experts, tous les 3 résidant en France, travaillaient en étroite collaboration en France mais aussi dans toutes l’Europe.

Dès 1965 Noro a pris ses distances et a également quitté l’Aikikaï de Tokyo, mais il est resté en très bon termes avec Nakazono Sensei et Tamura Sensei.

C’est Nakazono Sensei et Tamura Sensei qui ensemble, m’ont fait passer mon Sho Dan Aïkikai en 1966 et mon San dan Aïkikai en 1971.

En 1972 Nakazono émigra aux USA, à Santa Fé (New Mexico) où il lui était plus facile de créer une clinique de médecine traditionnelle (acupuncture, Shiatsu, etc.) qu’en France.

Ce départ lui permit aussi de développer d’avantage l’enseignement du KOTOTAMA (études des sons primordiaux) et du KO SHINTO (ancien Shinto). Ses 2 fils ont continué son œuvre et ses enseignements.

Suite au départ de Nakazono Sensei de France et alors que l’Aïkido français connaissait un succès extraordinaire (de 15 à 20% de progression de pratiquants inscrits chaque année), Tamura Sensei fit appel à Chiba Sensei (1973) qui résidait alors à Londres. Il demanda aussi à tous ses élèves hauts gradés de suivre l’enseignement de Chiba Sensei. Ce que je fis.

C’était l’âge d’or de l’Aïkido français . Et cela jusqu’en 1982.

En juin 1982 se produisit une scission de l’Aïkido français avec le départ de la fédération officielle d’alors (l’UNA- FFJDA) de Tamura Sensei, et ce malgré les conseils de la plupart de ses élèves les plus anciens. Nous étions certes d’accord pour quitter la fédération de Judo (FFJDA) mais pas dans les conditions que proposait l’un d’entre nous (Pierre C) qui avait une grande influence sur Tamura Sensei.

 

Un an après, en 1983, les 60% d’AÏKIDOKAS qui étaient restés au sein de l’UNA-FFJDA trouvaient également leur autonomie en quittant la FFJDA mais cette fois en plein accord avec elle. C’était la naissance de la FFAAA.

La fédération française dans laquelle Tamura Sensei (1933 – 2010) a enseigné depuis 1982 existe toujours, c’est la FFAB, pour Fédération Française d’Aïkido et de Budo.

La FFAAA avait une caractéristique toute nouvelle : il n’y avait pas d’expert japonais présent sur le territoire, ni même ailleurs qui lui soit attaché.

Tous les anciens élèves des 3 experts qui ont fait l’Aïkido français : NORO Sensei, de NAKAZONO Sensei et de TAMURA Sensei, nous retrouvions pour la première fois dans une structure sans Sensei japonais.

Entre-temps Chiba Sensei avait lui aussi quitté l’Europe pour le Japon avant de s’installer définitivement à San Diego (Californie) au début des années 80.

 

Dès 1982, j’étais donc sans Sensei. Et c’est dans cette perspective que j’entrepris mon voyage à Tokyo.

9_NISHIO_TANAKA_94NISHIO Sensei and TANAKA Sensei - 1994

 

Le déclic.

En 1985 Stanley PRANIN, rédacteur en chef et créateur de la revue AÏKI NEWS, me fit parvenir , pour me remercier d’un service rendu, une cassette vidéo de la « All Aikido Japan Demontration » de 1983.

Il y avait sur cette cassette les démonstrations de Sensei tels que SUNADOMARI , ARIKAWA et KUROÏWA ( initialement boxeur et spécialise du bâton court). J’avais déjà eu l’occasion de voir ces personnalités sur des films en 8mm lors des soirées des stages d’Annecy (stages de 4 semaines en juillet et août de 1963 à1972) .

Mais c’est sur le film vidéo de Stan que j’ai découvert cet homme extraordinaire, fulgurant en démonstration, très spectaculaire par sa vitesse et sa précision : NISHIO Sensei.

De plus, il joignait au travail à mains nues, un travail d’armes très complet : les mouvements dans les 5 formes précédemment citées. Et la démonstration se terminait par des katas de IAÏ .

Cette similitude de style, avec la vitesse, le brio, l’extrême pureté des mouvements, jointe au travail intensif des armes, me rappelaient certains de mes Sensei . C’était là l’expert que je cherchais.

11_Nishio_JO_94Nishio Sensei - 1994

 

C’est en 1986, lors de mon premier séjour au Japon, que j’ai pu entrer en contact avec lui, grâce à Stanley PRANIN.

Il n’était pas possible en effet de se présenter immédiatement dans un de ses dojos. Rendez-vous fut pris par Stan dans le local d’AÏKI NEWS à TOKYO avec un de ses assistants 6° DAN. Et les présentations faites, un rendez-vous fut fixé pour un cours dans le grand dojo d’état de YOKOHAMA où NISHIO Sensei enseignait une fois par semaine.

3_NISHIO_Paul_Entree_94_3NISHIO Sensei and Paul Muller - 1994

 

Le premier cours .

NISHIO Sensei nous fit, à mon ami Max et à moi-même, un accueil très chaleureux. Le dojo était immense : 700 ou 800m2 ou plus, avec comme Kamisa un énorme drapeau Japonais.

Quelle révélation pour mon ami et moi –même : nous étions tous deux 5° DAN à cette époque avec 23 ans de pratique et loin d’être inexpérimentés.

Mais les formes de travail proposées apparaissaient toutes nouvelles et pourtant les mouvements étaient des classiques.

Je me souviens de ce cours et de cette soirée comme si c’était hier ! Le premier mouvement travaillé fut Ai Hanmi Katatedori Ude Kime Nage : chaque avancée du bras de mon « partenaire » pour l’attaque du coude était un appel à la vigilance car la main s’avançait vers la gorge après le passage sous le bras.

Puis ce fut Shiho Nage puis Nikyo.

En fin de cours, au restaurant, j’ai osé lui demander s’il accepterait éventuellement de venir en France à l’invitation de ma fédération la FFAAA.

La réponse fut positive. Il ne demandait qu’une seule chose : pouvoir emmener au moins un assistant.

C’était largement justifié par la complexité de son travail aux armes, il a fallu plus de 2 ans de travail aux armes dans son style, avant de pouvoir lui servir de partenaire dans ce domaine.

15_Nishio_Suzuki_Jo_tai_Ken_90_1Nishio Sensei and Suzuki Sensei : Jo tai Ken - 1990

 

Ses stages en France.

Des résistances imprévues au sein de la ma fédération ont ensuite fait que ce n’est qu’au printemps 1989 que j’ai pu faire venir NISHIO Sensei en France pour la première fois.

Compte- tenu de la notoriété et du rayonnement de ce Sensei, il m’avait semblé plus logique de le faire inviter par ma fédération plutôt que de le faire venir en stage privé. Cela d’autant plus qu’il faisait partie du comité des hauts grades de l’AÏKIKAÏ .

4_NISHIO_Paul_Kokyu_94_1NISHIO Sensei and Paul Muller : Kokyu - 1994

NISHIO Sensei a dirigé au total 12 stages en France du printemps 1989 à l’automne 2000. Il était chaque fois accompagné d’un assistant.

Ce fut très souvent Shigeru SUZUKI San , mais aussi Mitsuru WAKABAYASHI San , TANAKA San , Shokoo WATANABE San et par 2 fois (91 et 2000) Kooji YOSHIDA San.

Tous ses assistants avaient le même profil : 5° ou 6° DAN en AÏKIDO et le même niveau en IAIDO TOHO et en Karate.

Dès la 3° année, nous étions assez familiarisés avec les mouvements aux armes pour qu’il choisisse ses Ukés parmi les français ou d’autres européens présents.

Dès 1996 je repris mes visites régulières au Japon pour suivre à la fois les cours à l’AÏKIKAÏ HOMBU DOJO de TOKYO durant la journée et les cours de NISHIO Sensei les 3 ou 4 soirs par semaine où il n’enseignait pas trop loin , à Walabi – Saitama - ou Yokohama.

C’est ainsi qu’en 2004 j’ai pu suivre ses cours au printemps, puis en été. Mais au moment de mon 3° séjour, en automne pour le congrès de la FIA, je n’ai pas pu le revoir; il venait d’entrer à l’hôpital.

Il se battait depuis 3 ou 4 ans contre la maladie et malgré cela il continuait à enseigner régulièrement dans ses dojos au Japon. Il avait simplement renoncé à se déplacer en Europe et aux USA pour ses grands stages.

 

ANECDOTES

Le riz complet

NISHIO Sensei était un homme d’une grande simplicité et d’une gentillesse extrême.

Ses seules exigences concernaient son temps de récupération (sieste et horaire de sortie du restaurant le soir) et des repas simples sans trop de sophistication. Il affectionnait les pizzerias. Il était sûr d’y trouver des mets à base de pâtes.

Lors d’une des premières invitations chez moi, j’avais choisi un repas avec du riz. Mais ses relations étroites avec NAKAZONO Sensei me faisaient hésiter entre riz blanc et riz complet (le seul qu’eût mangé Nakazono). Finalement dans le doute c’est le riz blanc qui a été choisi.

Pour connaître ses goûts nous avons parlé durant le repas de l’alimentation Zen macrobiotique que prônait Nakazono Senseï. Réponse de NISHIO : «  Oui je me souviens de cette lubie du riz complet, même le chien devait en manger » !

Pour ma part je continue avec le riz complet quand l’occasion s’offre, mais ce jour là, c’était le riz blanc le bon choix.

12_NISHIO_PM_EW_28_10_2000 10_NISHIO_Paul_Walabi_2002NISHIO Sensei and Paul Muller Sensei - 2002 - in Strasbourg (left) and Warabi-Saitama-Tokyo (right)

 

Le desiderata vite satisfait.

Dés la 5° ou 6° édition de ses séjours en France c’est la période des vacances de la Toussaint qui a été retenue (15 jours fin octobre). Le schéma s’était très vite stabilisé : arrivée le mercredi ou jeudi en Alsace, puis le 1er WE stage à Strasbourg, puis stage d’une semaine dans un CREPS du Sud de la France : Aix ou Boulouris, puis 2 ou 3 jours à Paris avant le retour à Tokyo.

Il avait demandé à assurer 4h d’AÏKIDO par jour et à ces 4 heures s’ajoutait une heure de IAÏDO TOHO lors du cours du matin.

Ce schéma entraîna dès le 5° séjour un démarrage des cours à 8h 30 le premier samedi à Strasbourg. Et les mêmes horaires étaient prévus le lendemain dimanche puis durant la semaine au CREPS de Boulouris.

Dès samedi midi il nous demanda s’il n’était pas possible de changer l’horaire et de commencer plus tard d’une heure. En même temps il exprima ses craintes que ce changement d’horaire ne perturbe l’organisation du stage puisque les horaires avaient été annoncés partout.

Après quelques minutes de réflexion, Robert HANNS et moi avons pu le rassurer : il obtiendrait satisfaction dès le lendemain dimanche, avec une heure de sommeil en plus, sans que l’on soit obligé de modifier d’aucune façon le planning prévu………… Nishio Sensei s’en est montré très étonné !

C’était facile : c’était cette nuit-là que se produisait le changement de l’heure d’été en heure d’hiver ! Il fallait décaler les montres d’une heure dans toute l’Europe. Procédure inconnue au Japon.

 

13_NISHIO_TANAKA_NIKYO_94_1NISHIO Sensei and TANAKA Sensei : NIKYO - 1994

 

Pas philosophe mais très ZEN.

Comme NAKAZONO Sensei, NISHIO Sensei maniait avec aisance les paradoxes.

Toute sa pratique démontrait son efficacité et la dangerosité des techniques et atémis qu’il proposait. Sur le tapis NISHIO donnait l’image de l’énergie à l’état pur. Il effectuait des actions explosives et représentait un danger permanent pour l’Uke. Dans le même temps il parlait du message d’amour universel d’O Sensei , de la nécessaire compassion qu’il faut exprimer envers celui qui aurait eu la faiblesse de nous attaquer , etc.

En tant qu’homme, il était un modèle de gentillesse et de simplicité.

Interrogé sur les conceptions philosophiques qui sous-tendaient son enseignement, il a répondu à plusieurs reprises qu’il ne s’en occupait guère. Il se disait très loin d’un système de pensée ou d’une métaphysique tel que le Kototama que Nakazono enseignait et considérait comme fondamental.

Pourtant une expression revenait très souvent dans ses discours : « sono-mama », qui peut se traduire par : « tel que cela est » ou « précisément ainsi ».

18_NISHIO_Tanaka_Ken_tai_Ken_94NISHIO Sensei and Tanaka Sensei : Ken tai Ken 1994

 

Cette expression traduit une attitude foncièrement naturelle ou tendue vers le « naturel ». C’est une expression très Zen. « Un homme n’a pas d’idée sauf de ce qu’il sait et de ce qu’il voit ».

La pratique semble tendre vers un but. C’est pourtant l’absence de but qu’il faudrait rechercher.

Mais la recherche de l’absence d’objectif est encore un objectif ! D’où cette attitude fondamentalement Zen qui est la simplicité, le naturel, l’ordinaire. Simplement humain.

Tel était NISHIO Sensei.

Il aurait pu écrire ces fameux poèmes en 17 syllabes très en vogue au Japon au 17e siècle : les haïku.

Ils étaient autant prisés par les samouraïs, que par les moines, les paysans et les artisans.

BASHO (1643 – 1694) a produit de nombreux  haïku restés célèbres. L’un d’eux pourrait conclure ce texte :

Comme il est admirable

Celui qui ne pense pas : «  la vie est éphémère »

En voyant un éclair.

 

Paul MULLER 7° Dan Aïkido, 5° Dan Iaido TOHO